Les femmes d'artistes

Les femmes d'artistes

Alphonse Daudet

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Extrait : "MADAME HEURTEBISE. Celle-là, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible garçon, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec crânerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants :  Livres rares Livres libertins Livres d'Histoire Poésies Première guerre mondiale Jeunesse Policier

Les femmes d'artistes Chapter 1 MADAME HEURTEBISE

Celle-la, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible gar?on, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec cranerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise. Comment, par quel miracle, cette petite femme, élevée dans une boutique de bijoutier, derrière des rangées de cha?nes de montres, de bagues enfilées, trouva-t-elle moyen de séduire ce po?te?

Imaginez les graces d'une dame de comptoir, des traits indécis, des yeux froids toujours souriants, une physionomie complaisante et placide, pas de vraie élégance, mais un certain amour du luisant, du clinquant, qu'elle avait pris sans doute à la devanture de son père, et qui lui faisait rechercher les n?uds de satin assorti, les ceintures, les boucles; avec cela des cheveux tirés par le coiffeur, bien lissés de cosmétique, au-dessus d'un petit front têtu, étroit, où l'absence de rides marquait moins la jeunesse qu'une nullité complète d'idées. Ainsi faite, Heurtebise l'aima, la demanda et, comme il avait quelque fortune, n'eut pas de peine à l'obtenir.

Elle, ce qui lui plaisait dans ce mariage, c'était l'idée d'épouser un auteur, un homme connu qui lui donnerait des billets de spectacle autant qu'elle voudrait. Quant à lui, je crois qu'en définitive cette fausse élégance de boutique, ces fa?ons prétentieuses, bouche pincée, petit doigt en l'air, l'avaient ébloui comme le dernier mot de la distinction parisienne, car il était né paysan et, au fond, malgré son esprit, il le resta toujours.

Tenté de bonheur paisible, de cette vie de famille dont il était privé depuis si longtemps, Heurtebise passa deux ans loin de ses amis, s'enfouissant à la campagne, dans des coins de banlieue, toujours à la portée de ce grand Paris, qui le troublait et dont il recherchait l'atmosphère affaiblie, comme ces malades auxquels on ordonne l'air de la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer à quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans un journal, dans une revue, au bas d'un article; mais déjà ce n'était plus cette verdeur de style, ces emportements d'éloquence qu'on lui avait connus. Nous pensions: ?Il est trop heureux... son bonheur le gate.?

Puis un jour il revint parmi nous, et nous v?mes bien qu'il n'était pas heureux. Sa mine palie, ses traits resserrés, contractés par un perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissée en colère nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre homme. Trop fier pour convenir qu'il s'était trompé, il ne se plaignait pas, mais les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent vite se convaincre qu'il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut, après deux ans de ménage, telle que nous l'avions vue dans la sacristie, le jour des noces. Son même sourire, minaudier et calme, son même air de boutiquière endimanchée; seulement l'aplomb lui était venu. Elle parlait maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lan?ait passionnément, avec des jugements absolus, le mépris brutal ou l'enthousiasme aveugle; la voix mielleuse et fausse de sa femme venait tout à coup l'interrompre, l'obligeant à écouter quelque raisonnement oiseux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné, embarrassé, nous regardait d'un ?il qui demandait grace, essayait de reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d'oisillon, gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser aller jusqu'au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre-douce devenait criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche, jusqu'à ce que le mari, furieux, éclatat à son tour, brutal et terrible.

De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle sortait reposée, plus fra?che, comme une pelouse après l'arrosage; lui, chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu'il relevait enfin, l'expression d'un mépris, d'une colère que les paroles ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche tordue d'un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme s'en allait en refermant la porte d'un coup sec, il lui fit, comme un gamin dans le dos de son ma?tre, une grimace atroce de rage et de douleur. Au bout d'un moment, je l'entendis murmurer d'une voix étranglée par l'émotion: ?Ah! si ce n'était pas l'enfant, comme je filerais!?

Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se tra?nait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour constater qu'il était ?dégo?tant? et regretter de ne l'avoir pas mis en nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les arrière-boutiques si chères à son c?ur, les pièces noires de crasse et de manque d'air où l'on passe vite dans les entr'actes de la vie de commerce pour manger à la hate un repas mal fait, sur une table sans nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte. Dans ce monde-là il n'y a que la rue qui compte, la rue où passent les acheteurs, les flaneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle s'ennuyait, la malheureuse, à la campagne; comme elle regrettait son Paris! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé de son esprit. Paris l'étourdissait comme un provincial en visite. La femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le mari n'était pas là, on s'amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en train.

?Voyez, donc, ma chère, comme c'est dr?le... Il s'enferme pour écrire ?a. Il marche, il parle tout seul... Moi d'abord je ne comprends rien à tout ce qu'il fait.?

Et c'étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.

?Ah! si j'avais su... Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot et

Fajon, les marchands de blanc...?

Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle avait d? épouser l'enseigne. En présence du mari, on ne se gênait pas davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté.

De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris, prenait une petite chambre à l'h?tel, voulait se figurer qu'il était gar?on; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle de l'embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là, pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le gardait là-bas le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'était plus seul en face de sa femme, sa belle intelligence se réveillait et ses projets de travail interrompus peu à peu l'un après l'autre lui revenaient au c?ur. Mais quel déchirement quand on partait! Il aurait voulu retenir ses visiteurs, s'accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de banlieue qui nous ramenait vers Paris! et comme, nous partis, il s'en retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras inertes, écoutant les roues qui s'éloignaient!

C'est que le tête-à-tête était devenu insupportable. Pour l'éviter, il prit le parti d'avoir la maison toujours pleine. Son bon c?ur aidant, sa lassitude, son insouciance, il s'entoura de tous les meurt-de-faim de la littérature. Un tas de valets de lettres, paresseux, toqués, visionnaires, s'installèrent chez lui, plus que lui; et comme la femme était très-sotte, incapable de juger, elle les trouvait charmants, supérieurs à son mari parce qu'ils criaient plus fort. La vie se passait en discussions oiseuses. C'était un fracas de mots vides, de poudre aux moineaux, et le pauvre Heurtebise, immobile et muet au milieu de tout ce tapage, se contentait de sourire en haussant les épaules. Quelquefois pourtant, quand, à la fin d'un repas interminable, tous ses convives, les coudes sur la nappe, commen?aient autour du flacon d'eau-de-vie une de ces longues flaneries de paroles asphyxiantes comme le brouillard des pipes, un immense dégo?t le prenait et, n'ayant pas la force de renvoyer tous ces malheureux, il s'en allait lui-même et restait huit jours sans revenir.

?Ma maison est pleine d'imbéciles, me disait-il un jour. Je n'ose plus rentrer.? Avec ce train de vie, il n'écrivait plus. Son nom devenait rare, et sa fortune, gaspillée à ce perpétuel besoin de monde au logis, s'en allait aux mains tendues autour de lui.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, lorsqu'un matin je re?us un mot de sa chère petite écriture autrefois si ferme, maintenant hésitante et tremblante.-?Nous sommes à Paris. Viens me voir. Je m'ennuie.? Je le trouvai avec sa femme, son enfant, ses chiens, dans un lugubre petit appartement de Batignolles. Le désordre, qui n'avait plus l'espace pour s'étaler, semblait encore plus affreux qu'à la campagne. Pendant que l'enfant et les chiens se roulaient dans des chambres grandes comme des cases d'échiquier, Heurtebise, malade, était couché, le visage au mur, dans un état de prostration complète. La femme, toujours en tenue, toujours placide, le regardait à peine.--?Je ne sais pas ce qu'il a?, me dit-elle avec un geste d'insouciance. Lui, en me voyant, retrouva un moment de ga?té, une minute de son bon rire, mais aussit?t étouffé. Comme on avait gardé à Paris les habitudes de la banlieue, à l'heure du déjeuner, dans ce ménage bouleversé par la gêne, la maladie, il arriva un parasite, petit homme chauve, rapé, roide, grincheux, qu'on appelait dans la maison: ?l'homme qui a lu Proudhon.? C'est ainsi qu'Heurtebise, qui n'avait sans doute jamais su son nom, le présentait à tout le monde. Quand on lui demandait: ?Qui est ?a?? il répondait avec conviction: ?Oh! un gar?on très-fort, qui a beaucoup lu Proudhon.? Il n'y paraissait guère, du reste, car cet esprit profond ne se manifestait jamais qu'à table pour se plaindre d'un r?ti mal cuit ou d'une sauce manquée. Ce matin-là, l'homme qui avait lu Proudhon déclara le déjeuner détestable, ce qui ne l'empêcha pas d'en dévorer la moitié à lui tout seul.

Qu'il me sembla long et lugubre ce repas au chevet du malade! La femme bavardait comme toujours, avec une tape par-ci par-là à l'enfant, un os aux chiens, un sourire au philosophe. Pas une fois Heurtebise ne se tourna vers nous, et pourtant il ne dormait pas. Je ne sais pas même s'il pensait... Cher et vaillant gar?on! Dans ces luttes mesquines et continuelles, le ressort de sa nature vigoureuse s'était brisé, et il commen?ait déjà à mourir. Cette agonie silencieuse, qui était plut?t un renoncement de vivre, dura quelques mois; puis Mme Heurtebise se trouva veuve. Alors comme les larmes n'avaient pas obscurci ses yeux clairs, qu'elle avait toujours le même soin de ses cheveux lisses, et qu'Aubertot et Fajon étaient encore disponibles elle épousa Aubertot et Fajon. Peut-être Aubertot, peut-être Fajon, peut-être même tous les deux. En tout cas, elle put reprendre la vie pour laquelle elle était faite, le bavardage facile et l'éternel sourire des dames de comptoir.

* * * * *

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“Extrait : "MADAME HEURTEBISE. Celle-là, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible garçon, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec crânerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARANLes éditions LIGARAN proposent des versions numériques de qualité de grands livres de la littérature classique mais également des livres rares en partenariat avec la BNF. Beaucoup de soins sont apportés à ces versions ebook pour éviter les fautes que l'on trouve trop souvent dans des versions numériques de ces textes. LIGARAN propose des grands classiques dans les domaines suivants :  Livres rares Livres libertins Livres d'Histoire Poésies Première guerre mondiale Jeunesse Policier”
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